Waii Waii augmente les rêves et la réalité augmentée devient poétique

C’est avec un grand plaisir que nous vous proposons de rencontrer aujourd’hui Marion, alias « wai-wai » et de découvrir son usage particulier de la réalité augmentée.

Bonjour Marion, pourrais-tu tout d’abords nous dire qui tu es ?

Crédit Gwendal Le Flem – Photographe – : goo.gl/Ep5bhz

Je suis plasticienne et illustratrice. Mon travail est avant tout orienté vers le dessin, le travail de la main et la matérialité du papier. Je travaille également sur des projets d’illustration et d’édition. Bien que les techniques “ancestrales” (gravure, lithographie, sérigraphie et aquarelle) soient au centre de ma pratique, j’utilise l’outil numérique depuis longtemps comme un formidable allié dans mes projets. Dans mon travail de dessin je m’intéresse au quotidien et aux choses invisibles qui le peuplent. Ces mythologies personnelles qui vivent en chacun de nous nourrissent mes projets. Voilà pourquoi mes dessins peuvent à la fois sembler étranges et familiers. Le rêve est une réalité parallèle qui peut aussi permettre de donner un sens poétique au monde qui nous entoure.

L’année dernière tu as travaillé le thème du rêves en utilisant la réalité augmentée au cours d’une résidence “Rêveries Augmentées” dans la ville de Janzé. Pourrais-tu nous en parler ?

J’ai été contactée par l’association Rennaise ElectroniK (à l’origine du  festival d’Arts numériques Maintenant qui a lieu chaque année en automne à Rennes, et de beaucoup d’autres projets visant à montrer les liens entre l’Art et les technologies émergentes). L’idée était de mener un projet autour de la réalité augmentée. Le directeur de l’asso avait vu mon travail lors d’une précédente expo à Rennes et avait accroché avec mon univers graphique. Entre temps j’avais mené un projet de collecte de rêves auprès des habitants du bassin minier lors d’une résidence de territoire dans les Hauts-de-France. Il m’a semblé évident de proposer de travailler dans la continuité de ce projet.

Le rêve, c’est aussi une réalité augmentée en chacun de nous. L’outil numérique me permettait de concrétiser et matérialiser son existence. Les membres de l’asso ElectroniK ont été de super guides dans cette aventure, car je n’avais aucune connaissance en AR. Ils ont pu m’apporter le support technique, logistique et matériel (prêt de tablettes, matériel de tournage) à la réalisation du projet. Mon rôle était davantage dans la créa, le contenu, les idées et l’univers graphique. Evidemment j’ai beaucoup appris, notamment sur l’utilisation d’applis AR, la gestion du projet, les outils numériques utilisés. Je considère Rêveries Augmentées comme un projet à plusieurs mains, une vraie collaboration avec les membres d’Electronik, les élèves et moi-même.

À différentes périodes de l’année je suis venue travailler avec les élèves de l’école du Chat Perché de Janzé pour la construction de ce projet. Il y a eu plusieurs étapes de travail : dessin de portraits endormis, écriture des storyboard des rêves de chaque élève, travail autour de boucles sonores, animation des rêves d’après les storyboards, et enfin mise en ligne des “Aura” sur l’appli Aurasma qui est devenue HP Reveal. Le but du jeu est assez simple : en survolant le portrait d’un enfant endormi (imprimé sur des grandes affiches en mode papier papier peint) avec un smartphone ou une tablette, une petite animation du rêve se déclenche, et de la même manière avec les portraits de chaque enfant. La réalité augmentée permet la matérialisation de l’imaginaire.

Quels ont été les apports de cette technologie particulière dans ta création, dans la démarche des enfants ? Finalement, quelles ont été les réactions des spectateurs ?

Comme je le disais, le rêve c’est la première réalité augmentée, avant même l’apparition de l’outil numérique. Parfois on déplore que les nouvelles technologie “limitent” l’inventivité et la créativité. Mon avis est assez partagé, mais j’ai essayé de montrer le contraire dans ce projet et de l’utiliser comme “révélateur poétique”.  Ce travail m’a donné envie de continuer à utiliser l’ AR, cela fait de plus en plus sens dans ma démarche puisque je m’intéresse aux réalités parallèles, à l’intériorité. C’est un merveilleux outil pour donner à voir ce qui est caché.

Crédit Gwendal Le Flem – Photographe – : goo.gl/Ep5bhz

Les enfants ont été très à l’aise dans l’utilisation de l’outil numérique : c’est une génération qui est née avec, je n’ai quasiment plus besoin de montrer comment ça marche.

Le public a reçu ce projet avec beaucoup d’intérêt. Ce qui a d’abord touché les gens c’est sa dimension poétique et le fait d’avoir laissé une grande place à l’imaginaire des enfants.

La réalité augmentée à un côté un peu magique aujourd’hui car c’est une toute nouvelle approche du monde. D’ici une dizaine d’années je pense que l’émerveillement suscité ne sera plus le même, mais d’autres technologies l’auront déjà certainement supplantée 😉

De manière plus générale, comment l’art (au sens large) peut utiliser la réalité augmentée selon toi ? A quels aspect réponds cet outil ?

Les artistes qui utilisent la réalité augmentée le font de manière très différente. Mais finalement elle sert quasiment toujours à montrer ce qui est invisible. Je pense que c’est une des caractéristique intrinsèque à l’Art en général. L’artiste dévoile des mondes, soulève des questions grâce à l’oeuvre d’art qui en est le support. La réalité augmentée met en lumière ce mécanisme qui existe depuis que l’Art existe. Un spectateur regarde une oeuvre, celle-ci va résonner en lui en fonction de son histoire, de sa mémoire, de ce qu’il est. Son interprétation pourra donc différer de celle de son voisin. Cet échos est hors de contrôle : chacun pense et réagit comme il veut à une oeuvre. Avec la réalité augmentée c’est différent : l’invisible qui est donné à voir par son biais est le même pour tout le monde. Cette vision orientée est choisie par l’artiste. Pour un travail artistique cette idée ne me dérange pas car elle permet de partager une vraie “expérience intérieure”. Mais les dérives commerciales qui sont liées à ce nouvel outil ont parfois tendance à m’effrayer un peu. L’esprit humain est vaste mais il aime aussi son petit confort… dans certains cas, la réalité augmentée donne à l’imaginaire une nourriture “toute prête” qui peut parfois stopper l’envie d’aller chercher plus loin.

Crédit Gwendal Le Flem – Photographe – : goo.gl/Ep5bhz

L’Art est avant tout un miroir, en donnant à voir les rêves des enfants avec qui j’ai travaillé dans le projet Rêveries augmentée, j’invite secrètement le public à s’interroger sur ses propres rêves.

La réalité Augmentée est une invitation, un encouragement à continuer le cheminement par soi-même.

Quels sont tes projets aujourd’hui ? Vas-tu continuer l’exploration de cette technologie ?

Suite à cette première expérience, j’ai été contactée par une communauté d’agglomération des Hauts-de-France pour réaliser une exposition itinérante au sein des bibliothèques du territoire.

Cette idée de réalité augmentée poétique a séduit mes commanditaires qui m’ont proposé de travailler dans la continuité de Rêveries Augmentées. Pour ce projet il s’agit donc de peaufiner mon propos : inventer une vraie scénographie modulable en fonction des espaces des bibliothèques, travailler de façon plus poussée l’univers graphique, l’animation et le son, mais aussi acquérir davantage de compétences dans le domaine de l’AR. J’aime que mon travail, même s’il parle de l’imaginaire, soit ancré dans le réel. Je dispose d’une banque de données de très beaux rêves collectés auprès d’habitants de la ville de Méricourt (62) lors d’une résidence en 2016, ils seront la base de ce prochain projet qui devrait voir le jour en septembre 2019.

Merci Marion pour la description de cette approche qui nous aide à mieux comprendre les usages possibles de la réalité augmentée !

Vous pouvez découvrir le travail de Marion sur le site
www.waii-waii.com

Grégory Maubon (722 Posts)

Grégory MAUBON est responsable des données au sein de HCS Pharma, startup biotech spécialisée dans le high content screening et les pathologies complexes. Il est également Tech Evangelist en Réalité Augmentée depuis 2008, où il a crée le site www.augmented-reality.fr et a co-fondé en 2010, RA'pro l'association de promotion de la réalité augmentée. => www.maubon.com


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